Chronique d'automne 2020


Rien ne va plus. Nous avons fait nos jeux et décidément, rien ne va plus.
Tout le monde le sait depuis longtemps. Cela restait confus, un peu abstrait sauf pour certains, peut être moins nombrilistes ou plus vertueux ou moins atteint par le syndrome de l'autruche.
On peut certes rire un peu des marchands de rouge à lèvres qui mettent la clef sous la porte pour se reconvertir dans le mascara, ricaner du port paritaire du masque en toute laïcité, se gausser de ceux qui ont désinfecté les denrées en provenance de l'extérieur (si si, je l'ai fait! Moi qui suis la plus éloignée de ce que l'on peut appeler une hygiéniste orthodoxe). Bien sûr, on peut rire, cela fait toujours du bien et même parfois cela fait réfléchir. Enfin bon, venons-en au fait.
Autour de chez moi, c'est le règne de la forêt. Elle se déploie dans un moutonnement bigarré à l'automne protégeant la maison des vents parfois violents tout en semant insidieusement la sauvagerie au jardin. Elle fait mine de tolérer ma présence, sans doute ne  l'encourage-t-elle pas et cherche-t-elle même à reconquérir le jardin que je tente de soumettre à une certaine civilisation .
A la lisière du bois, juste à l'endroit où se livre cette muette bataille il est arrivé une chose. Oh! un petit rien, un petit chant, une ritournelle. Un petit couplet tout anodin qui m'a vrillé les tympans comme mauvais usage de craie sur ardoise: une cigale a chanté cet été. C'est bien connu, les cigales chantent l'été. Mais.
Mais, effacez-moi tout de suite ce sourire car de mémoire de hérisson, soit environ 7 ans (espérance de vie moyenne pour ce genre de bête en terrain modérément hostile) et correspondant au nombre d'années que j'ai passées sur cette terre, il n'y a que des grillons chez moi et c'est très bien comme ça.
La bête était une solitaire, je suis formelle et sans doute n'a-t-elle pas survécu à la première brise car elle n'a stridulé que quelques instants.
Je me soupçonne toujours et m'aborde par conséquent avec prudence et esprit critique, le théâtre me rappelle que la vie est un songe, les romans que les sens m'abusent, mon premier mouvement est donc de subodorer un acouphène passager. Je retourne à ma glaise, un mouchoir prestement étalé sur l'acouphène, la cigale et les grillons.
Mon tour n'est plus si jeune et il souffle un peu, ramenant à la surface la stridulation coupable de tant de trouble. Je raisonne: peu de chance que le brave hémiptère provienne d'un pot importé de Chine comme un vulgaire frelon asiatique, non. L'insecte a sifflé aussi vite qu'une bombe qui tombe du ciel dans la chaleur sèche de l'été dernier. La chaleur sèche, oui.

Je vois trop de choses, j'entends trop de nouvelles, je suis si rassasiée de réalité que la fiction me devient désirable. Quel étrange animal est donc l'homme, courant vers toujours plus de vérité, mettant en pièce sa pudeur, vouant un culte à la transparence jusqu'au moment où, transpirant et alourdi de faits il réclame sa dose ou même produit sa propre fiction quitte à sombrer dans l'obscurantisme.
Voilà une bien amère réflexion. Pardonnez-moi.
Il est vrai que mon premier confinement fut radieux. Tandis que certains étaient sur le front, j'étais revenue aux choses simples et gaies: j'avais agrandi le potager, faisais mon pain tous les jours, allais chercher mon lait au Bohême chez mes voisins et approchais doucement le rêve romantique de l'autarque. J'ai fait ce que beaucoup d'entre nous ont fait, en somme. Revenir à l'essentiel, se rendre vraiment compte que nous avons besoin de moins, qu'il est plus intéressant de trouver des solutions dans sa tête que dans les magasins. De cette épisode qui prenait presque la figure d'une parenthèse utérine, j'étais sortie revivifiée et optimiste. Je croyais la secousse salutaire. Puis la cigale a chanté et au moment où je ferme le pot de pâte à tartiner au chocolat maison, la publicité entre deux dessins animés me rétorque que j'ai bien tort de perdre mon temps à la fabriquer puisqu'elle existe maintenant à l'huile de palme bio. L'humanité m'a désolée, naïve que je suis. L'humanité est toujours désolante quand on y pense. Mais l'humain?
Dans le chaudron de mes pensées mitonne une mixture visqueuse et  noirâtre, une déception épaisse comme de la poix. Je suis déçue, certes, amère probablement, faible pour sûr, mais nullement désespérée.
Comment cela est-il possible ? Mais le plus simplement du monde! En regardant bien, cette humanité ratée dans son ensemble regorge d'individus magnifiques.
Un jour de grand vent, de ceux qui vous épile un chien tout vif, et qu'il y en avait marre, mais plus que marre, j'ai vu trois crécerelles qui jouaient dans l'air et j'écoutais l'album de Lown, quartet agrandi qui avait réjoui les oreilles des vallées alentours il y a quelques temps de cela. La musique épicée de mélismes orientaux mâtinée parfois de rythmique caribéenne, emportait mon âme (ouh! Le gros mot!...). Je voyais les steppes d'Ouzbékistan, j'étais à Cuba et je respirais. Leur musique chuchotait à l'oreille de mon imaginaire des contes du bout du monde. Je n'en avais pas marre finalement. Si des gens comme cela continuent à nous donner, tout vaut la peine. Allez donc voir par vous même, offrez-vous un voyage jubilatoire, parfaitement écologique et dépourvu de danger outre une certaine addiction et un prurit d'impatience jusqu'au prochain concert.
Quand on patauge comme ça dans une glu sombre, il faut faire une liste de souhaits et de choses joyeuses et surtout trouver des solutions. Cela ralentit toutes les désespérances et structure l'action.

  • je ne verrai pas mes fidèles clients et mes amis sur mes expos parisiennes et leurs conversations, petites parenthèses de profondeur, de chaleur rafraîchissante me manquent déjà. Je construis donc, un ersatz de communication en fabriquant un site, sorte de lieu d'échange, du moins je l'espère, où l'on pourra voir des pots, relire des chroniques anciennes et même commander des pièces! J'en ai un peu assez de ces couleurs froides qui sortent de mon four. J'ai envie de textures douces, de velouté, de quelque chose de chaleureux. Je cherche (et je trouve presque...) un joli jaune orangé, joyeux et élégant, un peu cristallisé. Il est encore en phase de test, mais vous le verrez bientôt!
  • Dans les textures douces, je trouve aussi un blanc grège qui, à la lumière rasante a parfois la scintillance de la neige au soleil et qui, fonction des épaisseurs, se trouve poudré de rose et de vert. J'avoue n'y rien comprendre et cela m'agace mais je décide de le classer dans les choses joyeuses.
  • J'en ai vraiment marre des rongeurs dans la maison! J'engage un nouveau chat, au cv certes vierge mais très motivé pour soulager le premier, au bord du "surmenage pathologique". Voici Fibule, l'attachant nouveau chat qui aurait pu s'appeler Ventouse si je n'avais aucun sens de l'élégance. 
  • Je me mets aux premières loges pour admirer les vols de grues cendrées qui partent pour le sud.  La beauté de ces immenses vols en formation peut-elle faire taire la grinçante petite cigale?  Je souhaite que jamais elles n'oublient de rythmer nos saisons.
  • Je veux aussi: planter un grand verger, construire un grand four, continuer d'agrandir le potager, m'émerveiller du parfum du daphné, sortir un céladon magnifique, avoir des poules, comprendre quelque chose aux rouges de fer, refaire toute la maison, figer un lever de soleil de novembre dans de l'émail, refaire de la porcelaine... tant de choses! Trop pour une seule vie?



Dans l'attente de vos nouvelles que j'espère bonnes et joyeuses, je vous salue chaleureusement.
Thaïs N.