Chronique d'automne 2019

En attendant de construire un grand four, nous avons creusé une grande tombe pour mon vieux four. En costume de cosmonaute nous y avons placé ses entrailles amiantées. À cœur ouvert, je lui ai reconstruit  une anatomie et, je m'en doutais bien, une nouvelle
personnalité, un brin plus nerveuse.  Au cours de l'été, nous faisons connaissance et finalement, après quelques différends, nous nous entendons: il a son petit caractère et moi le mien...
Le temps court toujours plus vite que moi. C'est une malédiction ordinaire.
Si certains passent tout leur temps à des activités productives, raisonnables et sérieuses, je suis incapable, moi, de ne pas voir les drames microscopiques qui se trament autour de moi. Aussi cet été ai-je employé une partie de mon temps à vérifier un certain nombre de mythes. Ainsi puis-je affirmer que les chats sont dotés de plusieurs vies, que les vipères sont dépourvues de marche arrière et que les hérissons ne jouent aux quilles qu'entre 4 heures et 5 heures du matin. 

Un beau matin, nous trouvons le cadavre de Shalom, chat du bord, sous mon fourgon. Stupeur, rotules qui se dérobent, sanglots suraigus. Nous enterrons le chat si lourd et si léger avec larmes et fracas. La journée nous pèse. C'est le dernier jour d'école de mon garçon qui s'achève par le spectacle de fin d'année. Que dire à un si grand et si petit garçon de cette
mort soudaine? Ce chat bienveillant, si patient, aimant. Je me tais pour ne pas gâcher sa fête.  Nous sommes sur le départ pour la salle des fêtes et Shalom se matérialise sous la voiture, baillant et s'étirant. J'ai cru choir. D'abord d'étonnement, de joie ensuite. Je m'écrie, je ris, au bord de la crise nerveuse. Mon fils sur mes talons (je suis souvent en retard et donc je
cours souvent. En général les gens me suivent.) réplique à mon effarement: "mais ne t'inquiète pas maman, il va bien sortir de sous la voiture quand il entendra le moteur!"...
 J'ai enterré mon chat le matin même, il ressuscite le soir. De deux choses l'une: soit c'est un cas de réincarnation express, soit un triste anonyme a bénéficié des  grandes pompes ce même matin.  Tout de même, quel sosie! Bizarre... J'ai pensé déterrer l'imposteur et épiler le vif sans anesthésie, lui, qui a dû  bien rigoler derrière ses vibrisses.
Ce fut un petit rappel de vaccination sur ce qu'est la grande douleur de la perte.

Un autre matin radieux, on vient me dire que j'ai un petit serpent coincé dans le grillage qui clôt le dessous de porte de la grange. En digne descendante d'Eve, j'ai une sainte et viscérale peur des rampants. Mais, chez moi c'est bien connu, les vipères ont disparu, il n'y a que des
couleuvres. On se fait d'ailleurs très peur les unes l'autre lorsque l'on se croise au potager et
jamais je ne descends dans ma cave sans prévenir que j'arrive "disparaissez rats et serpents en tout genre!".

Bien, un petit serpent donc. Mais j'ai aussi un four en route qui réclame ma pleine et entière attention, des pots qui sèchent et  ne passeront pas la canicule et un petit garçon qui voudrait bien son chocolat chaud. N'importe qui doté d'un minimum de bon sens aurait réglé la question du tranchant de la bêche mais je suis pourvue d'une indécrottable âme d'urbaine bien trop tendre. Et pourquoi est-elle coincée d'abord? On n'a pas idée de se mettre dans des situations pareilles?  J'écarte les hautes herbes et je la regarde, la situation: de toute évidence après un petit déjeuner souricier, la vipère, car s'en était bien une, a voulu entrer dans la grange et le petit déjeuner ne passait pas et pas moyen d'enclencher la marche arrière, écailles obligent. L' animal mal emmanché avait toutes les raisons du monde de s'énerver. Et moi, déjà débordée à 7 heures du matin, de même. 
Mais il n'en fut rien. On  s'arrête, on prend le temps, on libère. 
J'en ai beaucoup tremblé, j'en tremble encore et je sais que c'était un autre petit vaccin. Contre la peur. 
Autre mythe qui s'effondre. Certes dépourvus d'oreilles (je me suis tout de même renseignée), les serpents ne sont pas sourds pour autant. Ils comprennent très bien ce qu'on leur dit. La nervosité provoque chez moi une certaine volubilité et c'est un mal classique.
Pendant que l'on découpe le grillage autour de son ventre, j'explique à la bête que malgré un CV impressionnant la maison n'a nullement besoin de ses services. Avec un chat fraîchement ressuscité la démographie souricière est parfaitement acceptable. En revanche la forêt voisine regorge de frais mulots et autre gourmandises. Ce disant je la prie de bien vouloir migrer plus loin, le plus loin possible de moi en tout cas. La petite bête à la langue d'ébène n'est jamais revenue.
Depuis, je suis la risée du voisinage: "les serpents, ça se traite par le
tranchant de la bêche!" surtout quand on est une femme et que l'on a peur
des rampants. Mais comme le ridicule ne tue pas je n'ai pas choisi la
concession voisine de l'anonyme dont nous parlions plus haut.

Ma vie ressemble un peu aux films du cinéaste des Balkans Kusturica. Dans ses films ils y a toujours des poules qui traînent dans la cuisine pour réclamer leur goûter, des cavalcades dans les champs de maïs, des chats noirs et des chats blancs qui accumulent les bêtises et tombent du plafond, des trucs improbables qui s'effondrent dans les placards. Chez moi, c'est parfois un peu pareil. 
Quand je trouve un hérisson dans ma grange, tout petit, tout mignon mais déjà environné de mouches, je ne peux rien faire d'autre que de le considérer comme un cadeau chu d'un nuage qui, bien qu'un peu encombrant,ne se refuse pas au vu de sa provenance. J'ai dans le désordre, une maison, un chien, un chat, un enfant, un potager, un four, des pots, sans parler de mon amoureux. Pourquoi pas un hérisson?
L'amour est élastique. 

Timour et moi recueillons la petite hérissonne aussitôt prénommée Feuille. Nous la collons à une bouillotte, lui achetons du lait spécial et attendons que ses dents poussent pour aller à la chasse à la limace. Nous comprenons très vite qu'un bébé hérisson ne saurait décemment vivre dans une boite à chat. Aussi la laisse-t-on en liberté surveillée dans la grande pièce. Puis l'on apprend à vivre.
Pour adopter un hérisson il est important de prévoir l'achat d'un marteau piqueur pour ôter les crottes collées aux murs, on ne sait par quel prodige, à 15 centimètres du sol. Il faut aussi veiller à prévenir tous les bienveillants cuisiniers que la lèchefrite est indisponible : le hérisson dort dans le tiroir. "Ah non! Tu peux y aller, elle est derrière le frigo!" De même, il est important
de ne pas circuler pied nus le soir: se prendre les pieds dans un hérisson est une expérience douloureuse! Il faut encore veiller à garder hors de portée les bouteilles de vins de la fête car un hérisson apprend très vite à jouer aux quilles avec,  les poussant du museau dans un raffut du diable. Le hérisson est un nocturne, que voulez-vous... Nous avons cessé de faire nos nuits tandis qu'elle faisait très bien ses jours, malgré les coups de masse qui abattaient le grand mur du pignon pour satisfaire mon caprice de baie vitrée. Lorsque le trou fut fini, la hérissonne, qui n'était plus si petite, disparut. Mon sage enfant a dit "Elle a choisi la liberté. Ne sois pas triste Maman. Ce qui compte, c'est que nous, on l'aime". Il est des mots d'enfants qui vous asseyent. Ce fut la dernière piqûre de l'été.
Voilà, mes amis. Sachez que toutes ces petites choses ne m'ont pas empêchée de me livrer aux joies de mon métier, que j'ai eu quelques très beaux fours dont je serai contente de vous présenter les résultats. J'aurais eu bien d'autres choses à vous raconter mais cette lettre n'est déjà que trop longue.