CHronique d'automne 2018

Ma vie de potière n'est pas ordinaire. En fait, ma vie tout court n'est pas ordinaire, toujours ponctuée d'aventures qui, bien que minuscules, prennent des dimensions homériques. Ainsi, m'a-t-il été donné l'été dernier de vivre une expérience absolument nouvelle, fantastique, transcendante: j'ai bu un thé.

J'en entends déjà qui ricanent, pouffent ou soupirent de soulagement.

Donc j'ai bu un thé. Bien sûr, rien à voir avec l’infâme sachet de thé, amer au goût de papier, qui vous met le cœur au bord des lèvres et ne mérite pas même le nom de thé. Non, non, rien à voir. Il s'agissait d'une feuille rare, précieuse, venue de la Chine lointaine et secrète, celle-là même qui me semble ne plus exister que dans la mémoire muséale du département des céramiques Song de Guimet, celle des livres de Pearl Buck, celle enfin, mystérieuse, exotique, épicée, parfumée qui, sans doute, n'a de réalité que dans mon imaginaire. La feuille pourtant était bien réelle et révélait des arômes de terre, de métal, d'herbe sèche mais aussi quelque chose de floral, de fumé-tourbé comme mes whiskie favoris. Bref, un monde.

Et la feuille en question m'est parvenue d'une façon à la fois très simple et très compliquée. Je vous la fais la plus courte possible, l'histoire. Des personnes  me téléphonent pour une commande précise. Si précise qu'elle m'angoisse un brin d'autant que les clients en question me semblent avoir des idées très arrêtées et presque farfelues sur la poterie. Ils viendront chercher la commande dans le courant de l'été. Bien. Ils m'ont laissé beaucoup de temps pour réaliser les pièces, je suis en retard mais je vais faire de mon mieux dans l'effervescence estivale, les amis de passage, les expos, les rhumatismes et l'arthrite de mon vieux four, les questions philosophiques de mon fils, les puces de mon chien et l'arrosage des tomates.

Je sors les pièces, elles me plaisent assez: bonnes proportions, émail correct donc défendables. Les clients se présentent. Bien sûr je suis en retard, ficelée par des obligations de dernière minute. La poterie est un capharnaüm sans nom. La pression monte d'un cran. Eux, bien sûr sont à l'heure bien que venant de très très loin. Pour me détendre je rigole un peu en songeant au bilan carbone du tout petit bol qu'ils choisiront (quoique toujours meilleur que ceux venant de la même Chine). Lorsque je présente le travail, je sens que ça n'est pas ça. Je n'ai pas compris ce qu'ils attendaient malgré le nombre d'informations fournies. La pression continue doucement de monter. Qu'importe, ils font paisiblement leur choix, répandant autour d'eux  une sérénité qui pour un peu désarmerait mon angoisse. Puis, ils me proposent de prendre un thé. J'accepte, évidemment, en songeant au capharnaüm miroir, qui règne dans la maison : tas de linge à plier sur le canapé, chaises invalides autour de la table et épluchures d'oignons gisant dans l'évier.

Alors la dame dépose sur la table un attirail qui pour un simple thé me paraît surnaturel. Je suis si médusée que l'essayage de pièces dont je sais qu'elles ne conviennent pas tout à fait passe sans douleur et l'angoisse que d'ordinaire je noie dans un flot de parole s'éteint d'elle-même. Paf! Muette.

Pourtant tout est très simple, juste, précis. Et ce thé n'a rien de la cérémonie mystico-religieuse qu'en fait je redoutais, je crois. 

Je goûte. Et paf! Sourde! Cervelle vide de toute pensée suivie. Ce n’est qu'une pure joie sensorielle, empreinte d'une concentration tranquille, un dialogue intérieur, de ceux qui font miroiter sur l'écran intérieur les mailles lumineuses des souvenirs tenus vivants par les sens. 

Il est probable que ma bonne éducation me fait bafouiller un semblant de conversation cohérente car le monsieur parait répondre à des questions que je dois sans doute poser (recevez ici mes excuses Monsieur si vous me lisez, je n'ai aucun souvenir de votre conversation).

Par contre, je me souviens avec une grande acuité de ce qui demeure un cadeau rare et très involontaire: les gestes de la dame. Les doigts fins manipulaient les objets avec une grâce et une habileté qui les animaient, faisaient d'eux des choses vivantes, serviables, dociles sans autre ambition -outre remplir leur fonction primaire- que d’orner cette dame. Bols et verseuses se lovaient dans ces mains, les épousaient ainsi que leur argile s'est lovée et a épousé mes paumes lorsque je les ai tournées. Les pièces désormais étaient siennes et sous mes yeux commençaient sans attendre leur vie nouvelle avec le même naturel qu'un petit enfant dans ses premiers pas.

Il y avait aussi une chose à laquelle mon esprit plutôt rationnel se refusait: un bol est un bol et ne demeure qu'un contenant. Pourtant, ces personnes m'ont montré qu'en choisissant un autre bol le même thé devient différent. Si je n'avais été assise, je me serais assise. Enfin, je me suis assise sur un de mes préjugé. Morale : rien ne vaut l’expérience.

Fût-ce l'effet du breuvage magique? Je fus troublée aux larmes.