CHronique d'automne 2017

Enfin la poterie est debout ! C’est un grand bâtiment tout en bois dont les larges fenêtres ouvrent sur les lointaines Monédières bleutées des matinées d’automne et sur le panorama romantique du  Mont Gargan.
Ma poterie, mon atelier a été dessiné par mon cousin architecte puis taillé, levé, assemblé et achevé par les charpentiers de mon village, deux frères compagnons du tour de France, qui ont choisi du bois provenant au plus loin du Mont Cé, soit six kilomètres à vol de grue cendrée (les ascendances d’air chaud étant situées pile au creux de la vallée). 
Dans l’humble orgueil de leur travail -les charpentiers pas les grues- je vois se dessiner l’amour de leur état et le geste parfait propre à l’artisanat de haut vol, qui, ne serait-ce que dans le fin détail des finitions donne à la matière sa propre expression. Ici se dresse la première leçon que j’ai reçue cette année.
Que d’empêchements paperassiers, que de péripéties, de contretemps avant que ne sorte de terre cette maison de l’argile et  me donne racine dans ce pays ! J’ai usé de patience, trompé l’attente et beaucoup trépigné l’hiver et le printemps dernier. J’ai fait de la peinture dans la maison, élevé un levain judicieusement prénommé Anatole, planté des dahlias, repiqué des betteraves, fait des croissants et semé un champ de sarrasin.  J’ai aussi contemplé le paysage, attendu le passage des grues cendrées, écouté les fantaisies de mon fils et ai fait semblant d’oublier ma terre qui me manquait tant.
L’oubli était presque parfait et plus je voyais le chantier avancer moins les idées de formes, de textures ou couleurs me venaient : une sorte de stérilité mentale au moment où viennent tous les moyens matériels. De quoi, en somme, passer de la vague inquiétude à la franche panique nappée d’une onctueuse sauce de culpabilité.
Avant que l’angoisse ne me paralyse totalement, je suis revenue aux choses simples, celles qui donnent confiance, qui calment et suis allée pour me nourrir, chercher de la beauté là où elle est. A portée de regard, dans le travail de mon compagnon, photographe de son état.
 Lui a le regard magique. Il sait révéler le beau là où je suis aveugle. En encadrant une chose vue, il compose un  poème visuel qui devient support de rêverie, véritable nourriture de l’âme. Point n’est besoin de corps parfait, de paysage idéalement équilibré ou de posture savamment étudiée. Je ne sais comment il fait pour restituer la grâce d’un instant au beau milieu d’un champ d’imperfections. Or c’est souvent dans l’imperfection naturelle que réside la poésie vivante. Tout l’art de la chose consiste en la capture de ce gibier futé et délicat.
C’est là que j’ai reçu ma deuxième leçon et en bonne fille de poussière je suis retournée à ma glaise. Et c’est là figurez-vous que le miracle a opéré : à ne rien faire tout un hiver, tout un printemps, j’ai fait des progrès en tournage ! Je suis donc plus convaincue que jamais d’avoir plus de barbotine que de sang dans les veines ! Que surtout nul ne voie une morale dans cette chute…