Chronique d'automne 2016
ll arrive fréquemment que la nature fasse intrusion. En tant que telle, cette intrusion m’agace, parfois m’amuse mais quoi qu’il arrive je finis par me résoudre : la nature a toujours raison et de moi et de mes agacements.
Cette année, suite à des péripéties dont je vous épargne le récit, la construction de l’atelier a été retardée et celui-ci prend des allures de mythe dans mon esprit, sorte de paradis toujours à venir. Cette année donc, j’ai installé mon atelier dans des yourtes, ouvrages qui atteignent des sommets dans l’art du nomadisme tandis que je n’aspire qu’à la sédentarité. Donc des yourtes. Puis je pars quelques jours chercher de la terre en Bourgogne. A mon retour, je trouve la porte de la yourte ouverte, rien n’est dérangé, du moins en apparence et j’entame joyeusement la saison de tournage.
Un oiseau volette autour de moi dans un ronronnement d’ailes. Jusque-là, rien d’effrayant, n’est-ce pas ? Il repart puis revient, toujours le même. Un familier, me dis-je, comme c’est sympathique ! Mais voilà, l’oiseau était une oiselle. Elle avait déjà fait son nid, derrière la porte… Quelques reliquats de mon âme d’urbaine se réjouissent de cette heureuse surprise d’autant que je ne suis pas de celles qui manqueraient une telle aubaine pédagogique. Je me vois déjà expliquer en vrai, pour de vrai, que les oiseaux font des œufs dans des nids desquels sortent d’autres oiseaux etc… De quoi plonger mon petit garçon dans les abysses philosophiques des œufs et des poules. Cependant, car il y a un cependant, mon esprit de potière s’insurge et s’inquiète. Et mes pots, alors ? Comment vont-ils sécher avec une porte ouverte aux quatre vents ? Ils seront tous ovales ! Voilà ! De la tente ronde que j’occupe, rien de rond ne pourra sortir dans de telles conditions. Je fulmine, j’enrage, mais je ne suis pas femme à empêcher les oiseaux de nicher. Et lorsque les petits oiseaux ont raison des installations humaines, il n’y a plus qu’à faire contre mauvaise fortune bonne organisation. Tout d’abord, faire un tour d’internet pour se donner une idée du temps de la « gêne occasionnée », parce que ce n’est pas tout de couver, il faut élever, puis apprendre à voler ! Ensuite, puisque la téméraire oiselle fait désormais partie des meubles, il s’agit de la prénommer et de ne pas se tromper sur le prénom (à force d’avoir charge d’âme, on en vient à former des théories sur les prénoms et les destins). Pour cause de saison mongole, l’oiselle devient Gengis Khan, prénom fort peu féminin mais qui convient assez à son caractère héroïque de fin stratège. Songez un peu ! Un nid tout contre le feutre isolant d’une yourte !
La vie continue. Elle couve, je tourne et me surprend parfois à une vague inquiétude, car ce que l’on prénomme reçoit notre souci. Timour et moi nous observons, comptons les petits œufs, notons les allées et venues de la mère.
Mais hélas ! Un soir de désaccord avec le chat sur le cadastre de ma chambre à coucher, l’histoire a tourné… de façon naturelle : Le bon Shalom, éjecté du confort de la couette par mes soins, est allé bouder (du moins le croyais-je) dehors. Inutile de s’éterniser car vous devinez bien qu’il s’est vengé de cette iniquité et de l’oiselle n’a laissé que quelques plumes rousses. Que j’eusse aimé que cette histoire, dans les temps troubles que nous vivons, soit de plus ample augure et que Shalom-la-paix ait mangé la horde entière de la guerrière Gengis Khan !
Puisque vos yeux suivent encore ces lignes, c’est bien que vous goûtez mes histoires naturelles.
Dans ma vie de potière je passe du temps à chercher à rendre ce que le paysage me donne. Je cherche encore et depuis des années le camaïeu des euphorbes des bois, le velouté des feuilles de digitale, le craquelé des écorces, la rousseur sèche des fougères à l’automne et même le gris bleuté et mat des choux de mon jardin. Au début, je me croyais maîtresse de ces idées potières puis force m’a été de constater que ces presque personnages font en fait irruption dans mon petit monde. J’observe la pureté de l’architecture végétale, ces lignes tendues et fermes pourtant sous-tendues d’une imperfection qui n’est rien d’autre qu’une respiration, témoignage indubitable de la chose vivante. Il en va de même pour mes pots, du moins est-ce ce à quoi j’aspire : une ligne tendue et pure que la spire de montée assouplit de sa respiration et dont le feu fige et révèle le mouvement naturel. En somme, point de rigidité dans la pièce, seulement une grande rigueur dans l’ouvrage. Voilà ce que la terre m’a enseigné cette année, leçon de la nature, reçue par le corps et que nul dictionnaire ne saurait dispenser.
Vos yeux suivent encore ces lignes ! C’est donc que vous aurez sans doute la curiosité de venir voir la production de cette année. Vous y trouverez des pièces ovalisées par les quatre vents, mais pas seulement ! Quelques beaux bleus, des porcelaines translucides et soyeuses et d’autres surprises.
En attendant d’avoir le plaisir de votre visite, recevez mes très chaleureuses salutations
Bien à vous,
Thaïs N.