Il y a des jours comme ça où j’ai deux mains gauches. Deux mains gauches et un grand poil dans chaque à l’heure de préparer le dîner. En ces jours noirs de panne d’inspiration culinaire je fais des pâtes au thon. Allez savoir pourquoi les pâtes au thon suscitent toujours beaucoup d’émotion à la maison, à croire que les nombreuses âmes de quadrupèdes qui nous sont attachées, prévenues par on ne sait quel sens mystérieux de l’Apparition de La Boite de thon, viennent tenir concile à la cuisine. Alors, pendant que la sauce de tomates décongèle doucement dans la grande poêle, j’essaie d’un genou, de contenir l’intérêt opiniâtre d’un petit enfant pour la poubelle, je repère d’un œil l’un des chatons, en planque derrière le bocal de câpres, un autre à l’affut au côté des inévitables petites olives de Nice, de la voix je console mon chien à la babine arrondie d’espoir, lui promettant monts et miettes, gronde l’excellent Chacha, en équilibre sinusoïdal sur l’étagère (au mépris de toute législation, pourtant clairement établie) et enfin, je tente l’ouverture de La Boite de thon. Bien sûr, c’est la catastrophe. La diabolique ouverture facile fait gicler le jus de thon, maculant ma robe de constellations odorantes. Tout en notant le regard condescendant de Chacha, celui, très déçu du chien Flash, je bénis mentalement l’inventeur du lave-linge tout en vouant aux gémonies celui des Ouverture Faciles. Puis me ravisant, je décide de le maudire sur douze générations, ce faisant j’ajoute de l’ail, et un atome de livèche à la sauce.
Point de poterie dans mes propos ? Que nenni, j’y viens. En effet, mes mésaventures cuisinières ne m’empêchent ni de lâcher un chapelet de mots choisis ni de réfléchir. Qu’est-ce qui fait qu’un objet est plutôt réussi que raté ? à quoi pensé-je en concevant un objet ?
Bien sûr, il faut que la forme en soit harmonieuse, que la lèvre de la tasse soit une invite aux lèvres, le couvercle d’une théière soit aisée à prendre, le bol ne soit pas une haltère et qu’en légèreté il permette que le café dissipe les brumes des songes. Bien sûr les saladiers doivent être bien ronds pour s’empiler correctement et prendre moins d’espace sur les étagères. Mais ce n’est pas tout.
Imaginons une scène : un monsieur invite une dame à prendre le thé chez lui. Un peu ému, il verse néanmoins le thé et la théière bave. Pas un peu, pas une goutte mais bave franchement sur le damassé de la jolie nappe et manque d’ébouillanter les genoux de la dame. Ballet de l’éponge, torchonnage des genoux, excuses bredouillées, « que je suis maladroit ! Je suis confus.». Pour un premier thé, la dame pourrait avoir envie de soupçonner le monsieur de bien d’autres maladresses encore. Combien de dames auraient l’indulgence de mettre l’accident sur le compte de l’émotion, ou le bon sens de l’attribuer à la conception désastreuse du bec de la théière ? Monsieur, ne laissez pas votre théière vous trahir, essayez-la avant de l’acheter. Il faut certes, qu’elle soit belle mais encore qu’elle soit capable de contenir outre le thé, vos émotions et les subir sans baver.
Par souci d’équité, imaginons une autre scène : une dame et un monsieur dînent ensemble au restaurant pour la première fois. Ayant soif, la dame se saisit du pichet par le col, avec le geste vigoureux de la tripière attrapant le mou pour le chat ou les rognons de veau. Voyant ce geste, le monsieur serait en droit de craindre quelque peu pour son propre col, n’est-ce pas ? Mais, faut-il incriminer les intentions supposées de la dame, ou simplement le pichet mal fichu qui est trop lourd ? Madame, s’il vous vient un doute sur l’anse d’un pichet dont la courbe ne permettrait pas d’équilibrer avec aisance le liquide, sachez rester élégante, épargnez-vous un lever de coude disgracieux et simplement, demandez que l’on vous verse un verre d’eau. Vous saurez en outre qu’il vous faut, au quotidien un pichet dont l’anse a une courbe si parfaite que vous ne pourrez faire autrement que vous rendre belle en en faisant usage.
Les objets nous servent, ça n’est pas le contraire. Ils sont des compagnons discrets, fidèles et plus encore que des vêtements, ils façonnent nos gestes. Que dire de la soupière trop lourde que l’on apporte rougissant et ahanant jusqu’à la table où les convives s’empressent de faire place, vaguement inquiets à cette vue, pour la lourdeur post prandiale qui pourrait les saisir leur faisant manquer le piquant des conversations ? Que dire encore de la tasse trop étroite qui coince le nez ou celle trop évasée qui même au plus adroit fabrique des moustaches à la Clémenceau? Nous n’avons pas tous la même force ni la même morphologie il faut donc à chacun, des objets à mesure car il suffit d’un rien pour qu’un objet nous fasse parure ou nous rende ridicule. De même que mesurant moins d’un mètre soixante je sais que le port de la capeline m’est interdit au risque de passer pour un curiosum mycologique, vous connaissez la taille de vos doigts et vous ne choisirez pas une tasse à l’anse trop étroite qui nécessairement vous conduirait à vous brûler en dégustant le Lapsang souchong du goûter. Ayez-donc envers vos objets du quotidien la même exigence qu’au moment où vous jugez de l’effet de la petite robe noire dans le miroir de la cabine d’essayage. Soyez exigeant car c’est votre exigence qui fait l’honneur des grands artisans que chaque jour je m’efforce d’égaler.
Des pâtes au thon à la belle ouvrage, voici une bien longue lettre que vous me pardonnerez peut-être, petit coup d’œil dans les coulisses du faiseur d’objet, mais qui me donne l’occasion de vous inviter à voir quelques objets qui pour certains, franchement, ne sont pas ratés.